Chère lectrice, cher lecteur,
Il y a quelques années, une simple rumeur suffisait à faire perdre 10 % au Bitcoin en quelques heures.
Cette semaine, le marché a encaissé bien plus qu’une rumeur.
Un piratage majeur d’un portefeuille physique.
La vente de bitcoins par Strategy.
Des mineurs sous pression, avec MARA en première ligne.
Le report d’un texte réglementaire très attendu aux États-Unis.
Et malgré tout cela, Bitcoin reste autour de 64’000 $.
Il ne s’est pas envolé.
Mais il ne s’est pas effondré non plus.
1. Coldcard : 116 millions de dollars volés… sans casser Bitcoin
Commençons par la nouvelle la plus spectaculaire.
À partir du 30 juillet, des attaquants ont commencé à vider des portefeuilles protégés par des appareils Coldcard.
Environ 1’816 bitcoins, soit près de 116 millions de dollars, ont été dérobés sur plus de 5’200 adresses.
La faille provenait d’une mise à jour de mars 2021 qu’une IA vient de trouver.
Une erreur de configuration pouvait faire abandonner le générateur matériel de nombres aléatoires au profit d’un générateur logiciel beaucoup plus faible.
Pour comprendre, il faut regarder ce qui se cache derrière les 24 mots d’une phrase secrète d’un portefeuille Bitcoin.
Coldcard et Ledger utilisent tous les deux le standard BIP39 : les mots viennent de la même liste de 2’048 mots.
La différence ne se trouve donc pas dans le dictionnaire, mais dans la qualité du tirage au sort.
Sur un appareil correctement sécurisé, les 24 mots traduisent un nombre aléatoire de 256 bits : près de 1077 combinaisons possibles.
C’est comme chercher un grain de sable précis dans des milliards de milliards de planètes remplies de sable.
Sur certains Coldcard affectés, la force réelle de ce tirage pouvait tomber à seulement 40 bits, soit environ 1’000 milliards de points de départ possibles.
Cela paraît énorme à l’échelle humaine.
Pour des machines qui savent quelles combinaisons le générateur défectueux pouvait produire, cela devient une liste à parcourir.
En clair : les victimes voyaient bien 24 mots normaux.
Mais derrière ces mots, le « dé » électronique ne lançait pas assez de résultats différents.
Les attaquants n’avaient donc pas à tester toutes les phrases imaginables, seulement celles que ce dé faussé était susceptible de fabriquer.
Cette vulnérabilité Coldcard ne concerne pas les appareils Ledger.
Ledger utilise son propre générateur de nombres aléatoires et indique produire 256 bits d’entropie pour ses phrases de 24 mots.
Cela ne veut pas dire qu’aucun portefeuille ne connaîtra jamais de faille ; simplement, le défaut de logiciel identifié ici est propre aux Coldcard concernés.

C’est grave.
Mais il faut être précis sur ce qui a été piraté.
Ce n’est pas le réseau Bitcoin.
Ce n’est pas la blockchain.
Ce n’est pas le mécanisme de consensus.
C’est un appareil tiers chargé de conserver les clés.
Autrement dit, l’incident rappelle qu’une solution de conservation peut échouer… sans que l’actif conservé soit lui-même compromis.
Dans un ancien cycle, le titre « portefeuille froid piraté » aurait probablement suffi à déclencher une vague de panique.
Cette fois, le marché a distingué le contenant du contenu.
Il a compris qu’une faiblesse chez Coldcard n’était pas une faiblesse du protocole Bitcoin.
Cette nuance paraît évidente.
Elle ne l’était pas toujours dans les prix.
2. Strategy vend 1’690 BTC… et le marché absorbe
Deuxième choc : Strategy, l’entreprise de Michael Saylor, a vendu des bitcoins.
Pour beaucoup d’investisseurs, cette phrase ressemble presque à une contradiction.
Strategy a construit toute son identité financière autour de l’accumulation de Bitcoin. La voir vendre pouvait donc être interprétée comme un changement de conviction.
Les chiffres racontent une histoire plus nuancée.
Dans son dépôt réglementaire du 10 août, Strategy indique avoir vendu 1’690 BTC pour 108,6 millions de dollars, à un prix moyen de 64’262 $.
Le produit de la vente a servi à racheter des actions préférentielles STRC.
Surtout, l’entreprise détenait encore 840’447 BTC après l’opération.

Elle a donc cédé environ 0,2 % de sa réserve.
Ce n’est pas un abandon de Bitcoin.
C’est une opération de gestion de bilan : transformer une petite fraction de la réserve en liquidités pour honorer d’autres priorités financières.
Le marché aurait pourtant pu s’arrêter au gros titre :
« Michael Saylor vend. »
Il ne l’a pas fait.
La vente a été absorbée sans liquidation en cascade.
3. Le vrai stress est chez les mineurs
Le dossier MARA est plus lourd.
Le 6 août, le plus grand mineur coté américain a publié ses comptes du deuxième trimestre.
Le chiffre d’affaires trimestriel a reculé de 27 % sur un an, à 174,9 millions de dollars.
La perte nette a atteint 611,3 millions de dollars.
Et le document remis à la SEC révèle que MARA a vendu environ 23’093 BTC au cours du premier semestre, pour 1,6 milliard de dollars.
Précision importante : ces 23’093 bitcoins n’ont pas tous été jetés sur le marché cette semaine.
Ils ont été vendus sur les six premiers mois de l’année. Mais l’ampleur de ces ventes a été rendue publique cette semaine dans le rapport trimestriel de MARA.
Au 30 juin, l’entreprise détenait encore 35’577 BTC.
Pourquoi vendre autant ?
Parce que les mineurs font face à une équation beaucoup plus tendue : prix du Bitcoin plus bas qu’en 2025, coûts énergétiques élevés, dette et concurrence accrue.
Et tous les quatre ans, le halving réduit de moitié le nombre de nouveaux bitcoins versés pour chaque bloc.
Mais il y a désormais une autre raison : les laboratoires d’intelligence artificielle paient très cher pour la même ressource rare que les mineurs possèdent déjà : l’électricité.
Ce ne sont pas les machines de minage qui font tourner les modèles d’IA.
Ce que ces sociétés peuvent vendre, ce sont leurs terrains, leurs raccordements au réseau, leurs centaines de mégawatts, leurs systèmes de refroidissement et, après conversion, des salles capables d’accueillir des milliers de processeurs spécialisés.
Pour un mineur, les revenus Bitcoin varient avec le cours, la difficulté du réseau et le coût de l’énergie.
Un contrat IA peut au contraire verrouiller des revenus sur cinq, dix ou vingt ans.
Le contraste est spectaculaire : cette semaine, Riot Platforms a signé avec Anthropic un accord de 20 ans, portant sur 191 mégawatts et 9,1 milliards de dollars de revenus attendus.
MARA suit la même direction.
Son partenariat avec Starwood doit convertir une partie de ses sites en infrastructures pour l’IA et les grands fournisseurs de cloud, avec environ 1 GW à court terme et une trajectoire dépassant 2,5 GW.
Le mouvement dépasse ces deux entreprises. IREN a signé 9,7 milliards de dollars avec Microsoft, tandis que CoreWeave, né dans le minage de cryptomonnaies, est devenu un fournisseur d’infrastructure d’OpenAI.
Autrement dit, certains mineurs préfèrent désormais louer leurs campus énergétiques aux géants de l’IA plutôt que d’y produire du Bitcoin à faible marge.
Ces conversions demandent énormément de capital.
Cela aide à comprendre pourquoi MARA présente désormais ses bitcoins à la fois comme une réserve de long terme et comme une source de liquidités pour financer ses opérations et ses projets de croissance.

Chez eux, Bitcoin n’est pas seulement un actif patrimonial.
C’est aussi une source de trésorerie.
Quand les marges se contractent, ils doivent parfois vendre leur production, et une partie de leurs réserves, pour financer l’activité.
Ce mouvement crée une vraie pression vendeuse.
Mais là encore, cette pression n’a pas provoqué la capitulation que l’on aurait pu attendre.
4. Même Washington a ajouté du doute
À ces ventes s’est ajoutée une déception réglementaire.
Le Sénat américain ne votera pas le CLARITY Act avant sa pause estivale. Le texte, qui doit préciser le cadre légal des actifs numériques aux États-Unis, est désormais repoussé à septembre.

Dans le même temps, le marché attendait les chiffres de l’inflation américaine, surveillait la remontée des rendements obligataires et les tensions sur le pétrole.
Autrement dit, Bitcoin n’a pas seulement résisté à une mauvaise nouvelle isolée.
Il a traversé une accumulation de risques : sécurité, ventes institutionnelles, pression des mineurs, réglementation et macroéconomie.
Le graphique qui résume tout
Entre l’ouverture du 1er août et aujourd’hui, Bitcoin est passé d’environ 62’827 $ à 63’946 $.
Soit une progression proche de 1,8 %.
Sur toute la période, l’écart entre le point bas et le point haut n’a été que d’environ 5,2 %.
Pour Bitcoin, c’est une zone de respiration, pas une panique.

Ce calme est encore plus frappant quand on le compare au passé.
Le 12 mai 2021, la seule annonce de Tesla suspendant les paiements en Bitcoin avait fait chuter le cours de 12,8 % en une séance.
Le 16 octobre 2023, un faux titre annonçant l’approbation de l’ETF spot de BlackRock avait brièvement propulsé Bitcoin d’environ 27’200 $ à 30’000 $ avant le démenti.
À l’époque, une rumeur suffisait à déclencher un réflexe collectif.
Aujourd’hui, les gros titres sont toujours importants.
Mais le marché semble davantage demander :
« Combien de bitcoins sont réellement vendus ? Pourquoi ? Et qui se trouve en face pour les acheter ? »
Le nouvel amortisseur du marché
Une partie de la réponse se trouve dans les ETF.
Sur la semaine achevée le 7 août, les ETF Bitcoin spot cotés aux États-Unis ont enregistré 853,54 millions de dollars d’entrées nettes, leur meilleure semaine depuis la mi-avril.
À lui seul, l’ETF IBIT de BlackRock a attiré 693 millions de dollars.
Voilà le changement structurel.
Avant, quand une baleine, une entreprise ou un mineur vendait, le marché devait trouver des acheteurs dans un écosystème plus étroit, plus spéculatif et souvent plus endetté.
Aujourd’hui, une partie de la demande passe par des véhicules réglementés, alimentés par des investisseurs professionnels, des conseillers financiers et des allocations patrimoniales.
Cela ne supprime pas la volatilité.
Mais cela peut rendre le marché plus profond et lui permettre d’absorber davantage d’offre sans casser immédiatement.
Résilient ne veut pas dire invincible
Je veux néanmoins éviter une conclusion trop facile.
Tenir 64’000 $ pendant douze jours ne prouve pas que le point bas définitif est derrière nous.
Les ETF Bitcoin américains restent en retrait d’environ 4,5 milliards de dollars depuis le début de l’année, après de fortes sorties au premier semestre.
Et Bitcoin avait encore perdu près de 33 % entre janvier et fin juin.
Il existe donc toujours des vendeurs, des risques macroéconomiques et la possibilité d’une nouvelle baisse.
Mais la résilience ne signifie pas l’absence de danger.
Elle signifie la capacité à encaisser un choc sans perdre sa structure.
Et c’est exactement ce que Bitcoin vient de montrer.
Le signal positif n’est pas une hausse. C’est l’absence de chute.
Le marché a absorbé un piratage à neuf chiffres.
Il a absorbé la première trésorerie Bitcoin cotée du monde en train de vendre.
Il a absorbé les difficultés d’un géant du minage.
Il a absorbé un nouveau délai politique à Washington.
Puis il a continué à tourner autour de 64’000 $.
Pour moi, c’est le signe d’un marché qui mûrit.
Un marché dans lequel les mauvaises nouvelles ne disparaissent pas, mais trouvent davantage d’acheteurs en face.
La prochaine grande hausse ne commencera peut-être pas par une annonce spectaculaire.
Elle commencera peut-être ainsi :
Par des vendeurs qui vendent…
Et un prix qui refuse de baisser.
Cette stabilité ressemble même de plus en plus à un ressort que l’on comprime.
D’ailleurs on voit que la largeur des bandes de Bollinger de Bitcoin est tombée à son niveau le plus étroit depuis octobre 2023.
Ces bandes mesurent la volatilité.
Quand elles se resserrent autant, cela signifie que le marché bouge de moins en moins et qu’un mouvement beaucoup plus ample se prépare.
La dernière fois que cette compression a été observée, en octobre 2023, Bitcoin a ensuite progressé de plus de 330 % jusqu’en octobre 2025.

Ce précédent ne garantit évidemment pas que le prochain mouvement se fera à la hausse : les bandes de Bollinger mesurent la compression, pas la direction.
Mais après tous les chocs que Bitcoin vient d’absorber sans casser, cette accumulation d’énergie est un signal particulièrement encourageant.
Le calme actuel n’est peut-être pas l’absence de tendance.
C’est peut-être le silence qui précède le prochain grand mouvement.
Le piège serait maintenant de vouloir deviner le jour exact où ce ressort va se détendre.
Personnellement, je préfère avancer par petites sommes régulières, quel que soit le prix, puis laisser le temps lisser la volatilité.
À très vite,
Mehdi Berrada
Rédacteur en chef Coup d’Avance


